Trois mois après leur retrait officiel de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), le Mali, le Burkina Faso et le Niger poursuivent l'opérationnalisation de l'Alliance des États du Sahel (AES). Cette reconfiguration majeure, officialisée le 29 janvier 2025, bouleverse les équilibres économiques établis depuis plusieurs décennies dans la région ouest-africaine.
Une rupture stratégique aux multiples conséquences
La décision des trois pays sahéliens de quitter la CEDEAO pour former leur propre alliance s'inscrit dans un contexte de tensions politiques et de revendications souverainistes. Au-delà de la dimension géopolitique, cette rupture entraîne des conséquences économiques considérables tant pour les pays concernés que pour l'ensemble de la sous-région.
"Cette reconfiguration redessine entièrement la carte économique ouest-africaine et pose la question de la viabilité de deux blocs économiques concurrents dans une région déjà fragilisée", observe Aminata Koné, économiste spécialiste de l'intégration régionale à l'Université de Dakar.
Des défis immédiats pour les pays de l'AES
Le retrait de la CEDEAO expose les trois pays sahéliens à plusieurs défis économiques majeurs.
Sur le plan commercial, l'abandon du marché commun ouest-africain pourrait entraîner une réduction significative des échanges avec leurs anciens partenaires. Les trois pays, enclavés et dépendants des corridors de transport passant par les pays côtiers, risquent de voir leurs coûts logistiques augmenter substantiellement, impactant négativement leur compétitivité.
La question monétaire constitue également un enjeu crucial. Si l'AES a évoqué la possibilité d'une monnaie commune pour remplacer le franc CFA, sa mise en œuvre nécessite des préalables techniques et financiers considérables. "L'établissement d'une monnaie crédible requiert des réserves de change importantes et une coordination étroite des politiques économiques, ce qui représente un défi de taille pour trois économies encore fragiles", souligne Ibrahim Moussa, analyste financier basé à Niamey.
Par ailleurs, le climat d'affaires dans les trois pays pourrait pâtir de cette rupture. Les récentes interventions des gouvernements militaires dans le secteur minier, avec des mesures de nationalisation et des tensions avec certains opérateurs étrangers, ont déjà refroidi plusieurs investisseurs. Le groupe minier britannique Barrington Resources a récemment suspendu ses projets d'exploration au Burkina Faso, citant "l'incertitude réglementaire" comme motif principal.
Des opportunités à saisir
Malgré ces défis, l'AES présente aussi des opportunités pour les pays concernés. L'alliance pourrait permettre une meilleure coordination des politiques de sécurité et de développement, adaptées aux réalités spécifiques des pays sahéliens.
Sur le plan économique, la création d'un marché intégré de près de 70 millions de consommateurs offre un potentiel certain, notamment dans les secteurs de l'énergie, de l'agriculture et des mines. "Ces trois pays partagent des défis communs liés à la désertification, à l'insécurité alimentaire et aux infrastructures déficientes. Une alliance bien structurée pourrait mutualiser efficacement les ressources pour y répondre", estime Ousmane Diallo, chercheur en économie du développement.
La diversification des partenariats économiques constitue un autre axe prometteur. L'AES a déjà amorcé des rapprochements avec la Russie, la Turquie et l'Iran, ouvrant potentiellement de nouveaux débouchés pour les exportations et de nouvelles sources d'investissements.
Conséquences pour la CEDEAO et l'intégration régionale
Pour la CEDEAO, le départ de trois de ses membres représente un coup dur. L'organisation perd environ 17% de son PIB global et près de 20% de sa population. Cette situation fragilise le projet d'union monétaire ouest-africaine (ECO) et remet en question certains grands projets d'infrastructure régionale.
Les corridors commerciaux traditionnels sont également perturbés. Le port d'Abidjan, qui servait de porte d'entrée majeure pour le Mali et le Burkina Faso, pourrait voir son activité diminuer considérablement. De même, les ports de Cotonou et de Lomé, qui desservent principalement le Niger, pourraient être affectés par de nouvelles barrières commerciales.
La mobilité des personnes, l'un des acquis majeurs de la CEDEAO, se trouve compromise. Plus de deux millions de ressortissants des pays de l'AES vivant et travaillant dans les autres pays de la CEDEAO se retrouvent dans une situation juridique incertaine, tandis que les transferts de fonds, vitaux pour les économies sahéliennes, pourraient être compliqués par de nouvelles restrictions.
Perspectives et enjeux de coexistence
L'avenir économique de la région dépendra largement de la capacité des deux blocs à établir des relations constructives. Certains experts plaident pour un modèle de "régionalisme ouvert" qui permettrait une coopération sectorielle malgré les divergences politiques.
"Il est dans l'intérêt de tous que les infrastructures régionales, notamment les corridors de transport et les interconnexions électriques, continuent à fonctionner indépendamment des appartenances institutionnelles", préconise Ahmed Diop, directeur du Centre d'études économiques ouest-africaines.
À court terme, la priorité semble être d'éviter une rupture totale des échanges qui serait préjudiciable aux populations des deux côtés. Des négociations discrètes seraient en cours pour maintenir certains accords commerciaux sectoriels, notamment dans les domaines de l'énergie et de l'agriculture.
Un test pour la résilience économique régionale
La formation de l'AES et le retrait concomitant de la CEDEAO par le Mali, le Burkina Faso et le Niger constituent un tournant majeur pour l'économie ouest-africaine. Si ces trois pays cherchent à affirmer leur souveraineté face à ce qu'ils perçoivent comme des ingérences extérieures, les réalités économiques imposent une certaine interdépendance régionale.
L'avenir dira si cette reconfiguration débouche sur une concurrence stérile ou sur une complémentarité constructive entre les deux blocs. Une chose est certaine : la réussite économique de l'AES dépendra de sa capacité à établir des structures viables, à attirer des investissements et à résoudre les problèmes sécuritaires qui entravent depuis trop longtemps le développement de la région sahélienne.
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