Afrique de l'Ouest : terrain de la nouvelle guerre froide économique entre Pékin et Washington

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Par la rédaction de BusinessEchos | 16 mars 2025

Au cœur d'une région riche en ressources naturelles et au potentiel démographique considérable, l'Afrique de l'Ouest est devenue l'échiquier d'une rivalité stratégique entre les deux premières puissances mondiales. D'un côté, la Chine déploie sa stratégie d'influence à coups d'investissements massifs. De l'autre, les États-Unis tentent de contrebalancer cette présence croissante. Analyse d'une compétition aux multiples implications pour les 16 pays de la région.

La stratégie chinoise : le "soft power" des infrastructures

La présence chinoise en Afrique de l'Ouest s'inscrit dans une vision à long terme, matérialisée par l'initiative "Belt and Road" (BRI). Pékin a fait des infrastructures sa carte maîtresse : ports en eau profonde comme celui de Lekki au Nigeria, barrages comme celui de Souapiti en Guinée, routes et chemins de fer.

"La Chine propose ce dont l'Afrique a cruellement besoin : des investissements concrets et rapides dans les infrastructures, sans conditions politiques contraignantes", explique Ahmed Diallo, économiste spécialiste des relations sino-africaines à l'Université de Dakar.

Cette approche multidimensionnelle se traduit également par une diplomatie économique agressive. Les prêts concessionnels, les annulations de dettes et l'ouverture de nombreux Instituts Confucius témoignent d'une stratégie d'influence globale.

Mais c'est surtout l'accès aux ressources naturelles qui motive l'engagement chinois. En Guinée, les entreprises chinoises contrôlent une part significative de la production de bauxite. Au Ghana, elles sont présentes dans le secteur aurifère. Partout, Pékin cherche à sécuriser l'approvisionnement en matières premières stratégiques pour alimenter son industrie.

La réponse américaine : sécurité et valeurs

Face à cette offensive, Washington tente de reprendre pied dans une région où son influence a décliné. La stratégie américaine s'articule autour de priorités différentes.

La lutte contre le terrorisme constitue le premier pilier de l'engagement américain. Via l'AFRICOM (Commandement des États-Unis pour l'Afrique), Washington soutient militairement plusieurs pays confrontés à la menace jihadiste. Au Niger et au Burkina Faso, des bases militaires américaines hébergent des drones de surveillance et des forces spéciales.

"Les États-Unis misent sur un avantage comparatif : leur puissance militaire et leur expertise en matière de contre-terrorisme", note Marie Ndiaye, chercheure en relations internationales à l'Université de Georgetown.

Sur le plan économique, les Américains privilégient des secteurs clés : l'énergie, avec l'initiative Power Africa, et les technologies numériques. Des géants comme Chevron et ExxonMobil sont bien implantés dans l'exploitation pétrolière au Nigeria et au Ghana.

Washington tente également de se différencier en mettant en avant un discours sur la démocratie et la bonne gouvernance. Le Millennium Challenge Corporation conditionne ainsi son aide au respect de certains standards politiques et économiques.

Pour contrer directement la BRI chinoise, les États-Unis ont lancé en 2021 l'initiative Build Back Better World (B3W), promettant des alternatives "transparentes et durables" aux infrastructures financées par la Chine.

Un continent pris en étau

Pour les pays ouest-africains, cette rivalité présente à la fois des opportunités et des risques.

"Nous assistons à une forme de courtisage des nations africaines", analyse Kofi Mensah, ancien ministre ghanéen du Commerce. "Cela peut permettre d'obtenir de meilleures conditions et davantage d'investissements. Mais il y a aussi le risque d'être pris en étau entre deux puissances aux intérêts divergents."

La dette constitue un sujet particulièrement sensible. Les prêts chinois, souvent adossés à des ressources naturelles et accordés dans des conditions opaques, ont suscité des inquiétudes. Les États-Unis dénoncent régulièrement ce qu'ils appellent "la diplomatie du piège de la dette".

La concurrence pour les ressources, en particulier les minerais critiques comme le lithium et le cobalt, s'intensifie également. Ces matériaux sont essentiels tant pour les technologies vertes que pour l'industrie de défense des deux superpuissances.

Sur le plan politique, les nations ouest-africaines sont parfois contraintes à des équilibrages délicats. La Chine utilise son poids économique pour influencer les votes aux Nations Unies, tandis que les États-Unis exercent des pressions sur la question des droits humains.

Perspectives : vers une complexification du paysage géopolitique

Si la Chine semble pour l'instant dominer la partie en termes d'investissements directs, plusieurs facteurs pourraient rebattre les cartes dans les années à venir.

D'abord, l'émergence de nouveaux acteurs comme la Russie, la Turquie ou les Émirats arabes unis diversifie le paysage géopolitique. L'Union européenne, partenaire historique, cherche également à renforcer sa présence via son initiative "Global Gateway".

Ensuite, les pays ouest-africains eux-mêmes développent des stratégies plus sophistiquées. "Nous observons une volonté croissante d'autonomisation", souligne Ibrahim Touré, politologue ivoirien. "Les gouvernements africains apprennent à jouer ces puissances les unes contre les autres pour en tirer le maximum d'avantages."

La Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) pourrait également renforcer l'intégration régionale pour accroître le pouvoir de négociation collectif face aux grandes puissances.

En définitive, l'issue de cette compétition sino-américaine dépendra largement de la capacité des nations ouest-africaines à préserver leur souveraineté tout en capitalisant sur les opportunités offertes par cette nouvelle "guerre froide" économique. Un défi de taille, mais aussi une occasion historique de redéfinir les termes d'un partenariat plus équilibré avec les puissances mondiales.


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