Les moteurs ethniques de l’économie africaine : quand les communautés façonnent la prospérité

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Dans le paysage économique africain, une réalité frappe par sa constance : certaines communautés ethniques ou religieuses occupent une place disproportionnée dans l’activité commerciale et entrepreneuriale de leurs pays respectifs. Du Cameroun au Nigeria, du Sénégal à l’Afrique de l’Est, ces groupes ont su transformer leurs spécificités culturelles en véritables leviers de développement économique.

Des chiffres qui interpellent

Les statistiques parlent d’elles-mêmes. Au Cameroun, les Bamiléké, qui représentent environ 20% de la population, contrôlaient dès 1976 près de 58% des sociétés importatrices, 94% des boutiques urbaines et 75% du commerce du cacao et du café. Au Nigeria, les entrepreneurs Igbo détiennent environ 74% des entreprises prospères de Lagos, la capitale économique du pays. En Tanzanie, la communauté indienne, moins de 1% de la population, contrôle plus de 60% de l’économie nationale.

Ces données révèlent un phénomène qui dépasse les simples mécanismes de marché. Il s’agit d’une alchimie complexe mêlant culture, histoire, solidarité communautaire et stratégies économiques particulières.

Les ressorts du succès communautaire

Le capital social comme fondation

Le premier facteur de réussite réside dans la force des liens communautaires. Les Bamiléké s’appuient sur leurs célèbres tontines, associations d’épargne tournante qui permettent de lever des fonds pour financer commerces et activités. Ces mécanismes mutualisent le risque tout en renforçant la cohésion du groupe.

Chez les Igbo du Nigeria, le système “Igba Boi” illustre parfaitement cette dynamique. Ce dispositif d’apprentissage traditionnel voit un jeune servir d’apprenti pendant 5 à 10 ans chez un patron établi. En échange de son travail gratuit, il est nourri, logé, formé, et surtout, le patron l’établit à la fin avec un capital de départ. Ce système a permis un essaimage exponentiel de PME igbo à travers tout le Nigeria.

La diaspora comme levier d’expansion

Tous ces groupes partagent une culture de la mobilité géographique. Les Bamiléké ont très tôt migré vers les grandes villes camerounaises et même vers d’autres pays d’Afrique centrale. Aujourd’hui, ils représentent jusqu’à 70% de la population de Douala selon certaines estimations.

Cette dispersion s’accompagne d’un maintien des liens : un jeune commerçant sera hébergé et formé par un “grand frère” dans la métropole. Les capitaux accumulés en ville sont souvent réinvestis au village d’origine, créant un double ancrage rural-urbain particulièrement efficace.

L’éthique du travail et la vision long terme

La culture de l’épargne et du réinvestissement constitue un autre pilier commun. Contrairement à des environnements où la consommation ostentatoire serait valorisée dès les premiers gains, ces communautés privilégient la frugalité des premières générations au profit de l’accumulation de capital productif.

Au Sénégal, la confrérie mouride illustre parfaitement cette philosophie. Fondée sur le précepte “le salut par le travail”, elle a transformé ses disciples en une puissance économique contrôlant une large part du commerce informel du pays. La ville sainte de Touba, entièrement financée par les contributions des fidèles, témoigne de cette capacité de mobilisation collective.

Des modèles d’adaptation remarquables

De l’agriculture au commerce moderne

L’évolution des Mourides sénégalais offre un exemple saisissant d’adaptation. Initialement spécialisés dans la culture arachidière sous l’égide de leurs guides spirituels, ils ont su se reconvertir dans le commerce face à la crise de cette filière dans les années 1970. Aujourd’hui, ils dominent les grands marchés populaires de Dakar et ont essaimé jusqu’en Europe et Amérique du Nord via les fameux “Modou-Modou”.

La diversification sectorielle

Les entrepreneurs de ces communautés montrent une remarquable capacité à explorer de nouveaux créneaux. Les Bamiléké sont passés du petit commerce à l’industrie lourde en deux générations. Les Indo-Africains, présents historiquement dans le commerce de détail, investissent aujourd’hui les télécoms, la banque et même les start-ups technologiques.

Les défis de la coexistence

Ressentiments et tensions intercommunautaires

Cette réussite économique suscite parfois des réactions contrastées. Au Nigeria, des stéréotypes négatifs circulent sur les Igbo, accusés d’un “amour excessif de l’argent”. En Côte d’Ivoire, les commerçants Dioula, souvent d’origine malienne ou burkinabé, ont été pointés du doigt lors de la crise de l’ivoirité des années 2000.

Ces tensions révèlent un enjeu majeur : comment valoriser la réussite communautaire sans alimenter les fractures nationales ? Le Nigeria offre un exemple intéressant avec ses trois grands groupes – Yoruba, Igbo et Haoussa-Fulani – qui se partagent l’économie selon leurs atouts respectifs.

Le défi de l’inclusion

L’Afrique du Sud présente un cas extrême avec la persistance de la domination économique blanche trente ans après la fin de l’apartheid. Les Blancs, 7% de la population, détiennent encore 75% des terres agricoles et affichent un taux de pauvreté de seulement 1% contre 64% pour les Noirs.

Ce cas illustre les risques d’une économie communautaire trop exclusive. Les politiques de Black Economic Empowerment ont permis l’émergence de nouveaux entrepreneurs noirs, mais la transformation reste lente et source de tensions sociales persistantes.

Les leçons pour le développement africain

Capitaliser sur les forces existantes

Plutôt que de stigmatiser ces dynamiques communautaires, les décideurs africains gagneraient à s’en inspirer. Les systèmes de mentorat à la Igbo pourraient enrichir les programmes de formation professionnelle. Les mécanismes de financement solidaire des tontines et mutuelles locales mériteraient d’être soutenus et formalisés.

Promouvoir l’inclusivité

L’enjeu crucial reste de valoriser l’économie communautaire sans exclure. Cela passe par l’intégration de ces entrepreneurs dans le dialogue national, la promotion de partenariats intercommunautaires, et surtout la garantie d’égalité des chances initiales par l’éducation et la formation.

Une approche historique et graduelle

Les configurations actuelles résultent de décennies d’évolution. Leur transformation demande du temps et de la finesse. On ne crée pas instantanément un groupe aussi solidaire que les Mourides par décret, mais on peut encourager partout l’esprit d’association et la confiance collective.

Vers une synergie nationale

L’exemple kényan montre une voie possible : en 2017, le pays a officiellement reconnu les Kenyan Asians comme la 44e tribu du pays, acte symbolique d’intégration d’une communauté économiquement puissante mais longtemps marginalisée socialement.

La clé du succès réside dans la capacité à transformer la diversité économique en complémentarité nationale. Chaque groupe apporte ses spécificités : les uns excellent dans le commerce de détail, d’autres dans l’industrie, certains maîtrisent les réseaux internationaux.

Conclusion : un atout à cultiver

Les économies communautaires africaines constituent à la fois une force et un défi. Force, car elles démontrent une inventivité locale et une capacité de prospérité endogène remarquables. Défi, car elles imposent aux États de composer avec des acteurs puissants aux logiques parfois parallèles.

L’idéal serait une Afrique où ces différentes communautés coopèrent au-delà des étiquettes ethniques, mutualisant leurs savoir-faire pour bâtir une prospérité partagée. Les politiques publiques ont un rôle clé : investir dans l’éducation pour tous, garantir l’État de droit pour éviter que la concurrence économique ne tourne à l’affrontement, et célébrer la diversité comme un atout économique.

Reconnaître et assembler ces pièces du puzzle économique africain, plutôt que de les opposer, pourrait bien être l’une des clés d’un développement endogène réussi pour les décennies à venir. Dans cette perspective, les “Bamiléké”, “Igbo”, “Mourides” et autres ne sont plus des labels ethniques mais les dépositaires d’un savoir-faire entrepreneurial précieux pour tout le continent.


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