La guerre des moulins en Côte d'Ivoire : bataille stratégique dans le secteur de la farine de blé

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DOSSIER | Economie

Depuis 2020, le marché ivoirien de la farine de blé est le théâtre d’une compétition féroce entre industriels. Cette "guerre des moulins" oppose les grands acteurs du secteur, qui se disputent un marché en expansion sur fond de tensions internationales, d’évolution des habitudes alimentaires et d’intervention publique accrue. Tour d’horizon d’un secteur en pleine mutation.

Un marché en croissance tiré par la demande boulangère

La Côte d’Ivoire consomme chaque année entre 600 000 et 700 000 tonnes de blé, entièrement importées. Le blé est ensuite transformé en farine boulangère pour approvisionner un réseau de plus de 2 000 boulangeries, sur un marché estimé à plus de 100 milliards FCFA par an.

Entre 2020 et 2022, les importations de blé sont passées de 694 000 à 711 900 tonnes, mais leur coût a bondi de 138 à plus de 209 milliards FCFA en raison de la flambée des cours internationaux, conséquence directe de la guerre en Ukraine. En parallèle, le pays importe également de la farine de blé déjà transformée, pour un montant de 46 milliards FCFA en 2021.

Le marché de la farine est porté par l’urbanisation, la croissance démographique et l’évolution des habitudes alimentaires, qui favorisent la consommation de pain, de viennoiseries et de pâtes. La demande annuelle en farine pourrait franchir le cap des 800 000 tonnes à l’horizon 2026, selon certaines projections industrielles.

Trois acteurs industriels dominent le paysage

Historiquement, les Grands Moulins d’Abidjan (GMA) dominaient le secteur avec 90 % du marché jusqu’aux années 2010. Aujourd’hui, la structure du marché est devenue oligopolistique avec trois grands producteurs :

Grands Moulins d’Abidjan (GMA)

Filiale du groupe américain Seaboard Corporation depuis 2017, GMA reste le leader du marché avec une capacité annuelle de mouture de 300 000 tonnes. En 2022, l’entreprise a investi 10 milliards FCFA pour augmenter ses silos de stockage à 50 000 tonnes. GMA opère à Abidjan et San Pedro, et cible le segment de masse via une forte intégration logistique.

GMA bénéficie d’un positionnement stratégique grâce à sa présence portuaire, qui facilite l’importation de blé. En réponse aux coupures d’électricité de 2021, l’entreprise a sécurisé son outil industriel par des générateurs autonomes. Son ambition est de devenir un hub régional de transformation pour l’Afrique de l’Ouest.

Moulins Modernes de Côte d’Ivoire (MMCI)

Créé en 2009 par le groupe ivoirien Carré d’Or, MMCI a investi 23 milliards FCFA pour entrer en compétition avec GMA. Sa marque phare "Malika" cible les boulangeries avec une politique de prix agressive. Disposant d'une capacité de 300 000 tonnes, MMCI se positionne aujourd’hui comme le principal challenger de GMA.

L’entreprise tire parti de la puissance logistique et commerciale du groupe Carré d’Or pour inonder le marché national. Elle se distingue aussi par sa proximité avec les boulangers à travers des actions de fidélisation : formations techniques, crédits d’achat de farine, assistance logistique, etc.

Les Moulins de Côte d’Ivoire (LMCI)

Filiale du groupe AVOS de Jean-Marie Ackah, LMCI est plus modeste avec une capacité de 70 000 tonnes, mais se distingue par une stratégie d’intégration verticale. Le groupe valorise les sous-produits du blé dans sa filière avicole et produit des pâtes alimentaires. En 2025, LMCI a entamé son expansion régionale en rachetant la Société meunière du Gabon.

La diversification dans la transformation agroalimentaire (pâtes, semoule, issues pour le bétail) lui permet de mieux absorber les fluctuations de la demande en farine pure. LMCI cible également le marché des collectivités et de la grande distribution avec des formats de conditionnement adaptés.

Un marché sous haute tension concurrentielle

La guerre des prix, la lutte pour l’accès aux boulangers et la capacité d’approvisionnement en blé sont au cœur de la bataille. Les meuniers tentent de séduire les boulangeries avec des farines enrichies, des conditions commerciales souples, et parfois même du financement. L’objectif : verrouiller un réseau de clients fidèles.

Cette compétition s'étend aussi à la région ouest-africaine, où les producteurs ivoiriens visent les marchés du Mali, Burkina Faso, Niger ou Gabon. Toutefois, le risque de surcapacité plane. Certains experts parlent d'un secteur "saturé" à l'échelle de l'UEMOA, avec des unités tournant en sous-régime faute de débouchés supplémentaires.

Une guerre de marques et de positionnement

Le marketing devient un levier essentiel dans cette bataille. Chaque meunier développe des marques distinctes – Malika pour MMCI, Farine Ivoire pour GMA, ou encore Premium pour LMCI – avec des positionnements spécifiques : farine économique, farine enrichie, farine pour pâtisserie, etc. Le conditionnement (sacs de 25 kg, 50 kg, sachets de 1 kg) et la qualité perçue font désormais partie intégrante de la stratégie commerciale.

Les entreprises investissent aussi dans le digital pour fidéliser les clients professionnels (applications de commande, suivi logistique, hotline technique). La distribution devient multicanale, intégrant dépôts régionaux, vente directe et partenaires de distribution.

L’intervention de l’État : entre soutien et arbitrage

Face à la flambée des prix du blé en 2022, l’État ivoirien a versé une subvention de 6,4 milliards FCFA aux meuniers pour contenir le prix de la farine. Mais dès 2023, faute de soutien prolongé, le prix du sac de farine est passé de 21 750 à 25 500 FCFA, provoquant la colère des boulangers.

Des mesures ont alors été envisagées : exonérations fiscales, baisse des droits de douane, révision du poids de la baguette. La baguette de pain, dont le prix est un marqueur social fort, reste sous étroite surveillance gouvernementale.

Politique de substitution et farine locale

Le gouvernement encourage les projets de substitution au blé, en soutenant les farines locales à base de manioc ou plantain. Ces projets, souvent portés par des PME et des coopératives, peinent toutefois à atteindre des volumes significatifs.

Un programme pilote lancé en 2021 visait à substituer 5 % de la farine de blé utilisée dans le pain par de la farine de manioc. Mais les obstacles restent nombreux : qualité technique, acceptabilité par les boulangers, standardisation des procédés, coûts logistiques. Malgré tout, cette piste reste stratégique pour réduire la dépendance alimentaire du pays.

Vers de nouveaux entrants et un nouvel équilibre ?

Le secteur attire des investisseurs internationaux. En 2023, le groupe turc MFB International a annoncé un projet de moulin industriel à Abidjan, pour un montant de 74 millions USD. Cette unité viendrait s'ajouter aux trois opérateurs majeurs dès 2025, renforçant la compétition.

Ce projet s’inscrit dans la stratégie industrielle du gouvernement, qui vise à faire de la Côte d’Ivoire un pôle régional de transformation agroalimentaire. MFB prévoit une capacité de 250 000 tonnes, orientée à la fois vers le marché local et l’export. L’arrivée de ce quatrième grand acteur pourrait rebattre les cartes.

Défis et perspectives pour la filière

Volatilité des marchés internationaux

Les meuniers ivoiriens sont vulnérables aux fluctuations du marché mondial du blé. La crise ukrainienne a montré combien les approvisionnements pouvaient être perturbés. Le pays ne produit pas de blé, et sa dépendance logistique (ports, fret maritime) le rend sensible aux crises exogènes.

Risque de surcapacité

Avec quatre acteurs industriels majeurs et plusieurs projets en cours, le risque de surcapacité devient réel. Si la demande ne suit pas, certains moulins pourraient se retrouver en difficulté. Cela pourrait conduire à des fusions, des rachats ou à la fermeture d’unités déficitaires.

Digitalisation et innovation

La modernisation de la filière passe aussi par l’innovation : automatisation des moulins, traçabilité numérique, formulation de farines enrichies (fer, zinc, vitamine B). Le respect des normes nutritionnelles devient un argument commercial et réglementaire.

Des collaborations entre les industriels, les instituts de recherche et les start-ups locales pourraient émerger pour valoriser des céréales alternatives ou optimiser les chaînes logistiques.

Environnement et durabilité

Le secteur meunier ivoirien devra également intégrer les enjeux de durabilité : réduction de la consommation énergétique, recyclage des emballages, gestion des déchets issus de la mouture. Des certifications environnementales pourraient à terme devenir un avantage compétitif.

La "guerre des moulins" ivoirienne est symptomatique d’un marché en transition. Porté par la croissance de la demande et l’intérêt des investisseurs, mais vulnérable aux chocs extérieurs, le secteur est entré dans une phase de structuration intensive.

Pour les industriels comme pour les décideurs publics, les prochaines années seront déterminantes pour faire émerger une filière durable, compétitive et résiliente. La Côte d’Ivoire, en consolidant son rôle régional, pourrait devenir un hub agroalimentaire stratégique en Afrique de l’Ouest — à condition que la guerre des moulins débouche sur une filière mieux régulée et plus inclusive.


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